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absinthe > plaquette 2005 page 2,3,4

Libellé en faveur de l'érection d'une statue de la mère Henriod à Couvet


Extrait d'absinthe de Mlle Henriod.

Ceux qui ont lu L’Absinthe, une fée franco-suisse et Nouvelles confidences sur l’absinthe (Éditions Cabédita, Yens-sur-Morges, 2001 et 2003) savent que je tiens Suzanne-Marguerite Henriod (1756-1843) pour la mère de l’absinthe. Mieux, ceux qui me connaissent savent que je suis un peu étonné que l’on puisse encore en douter. Pis, je crois que les historiens ont délibérément entretenu le doute et semé la confusion car, généralement hommes, ils leur coûtaient d’admettre que la couëchte était l’œuvre d’une simple herboriste de Couvet.


Etiquettes du temps de l'absinthe clandestine. Coll. B.Noël.

A y regarder de près, tout se passe comme si l’on avait voulu passer cette dame par pertes et profits.La tradition veut que les demoiselles Henriod aient vendu, en 1797, au major Daniel-Henri Dubied (1758-1841) la recette de l’absinthe et l’on fait sempiternellement valoir qu’elles étaient trop jeunes pour cela. C’est exact, sauf pour leur mère : Suzanne-Marguerite Henriod. Mieux, les Henriod et les Ordinaire étaient voisins à Couvet. Rappelons que Pierre Ordinaire (1741-1821), médecin franc-comtois natif de Quingey (Doubs) exerça sa profession, à Couvet, de 1771 à sa mort pour cause d’exil politique.

Selon diverses sources, pharmacien à ses heures, il taquinait les simples, et chirurgien, il faisait plus de mal que de bien. Tous s’accordent pourtant pour estimer qu’il préconisait un “élixir d’absinthe”, qu’Edmond Couleru nomme dans Au pays de l’absinthe... (1908) : “un dépuratif à base de chicorée de même couleur que l’absinthe”. Par ailleurs, il avait épousé Henriette Petitpierre, fille du capitaine de milice François Petitpierre et tenancier de l’Auberge de L’Aigle noir de Couvet (actuel Hôtel de l’Aigle) dans l’enclos de laquelle Ordinaire fit bâtir sa maison.


Le café-briquette du Val-de-Travers. Photo: B.Noël

Or, les Henriod étaient assez liés avec les Petitpierre pour leur racheter l’auberge en 1798, soit un an avant la véritable date d’achat par le major de la recette - 21 août 1799 - aux Henriod. Tout se passe donc comme si les Petitpierre, Henriod et Ordinaire s’étaient passionnés pour l’élaboration d’un nouvel apéritif dont les premiers échantillons ravissaient les papilles des clients de l’auberge, et que, parvenus à un résultat honorable, ils en aient confié la fabrication au major. Ignorer ce faisceau de présomptions convergentes et sans équivalent dans les autres hypothèses plus ténues ou farfelues les unes que les autres confine à la cécité et remonter à toute force à une hypothétique Henriette Henriod qui aurait commercialisé dès le second tiers du XIIIe siècle son “élixir d’absinthe” mélange les genres, à plaisir.


Une fontaine de Denise Prisi (Fleurier). Photo: B.Noël

Que faut-il entendre par “extrait d’absinthe” ? Certainement pas la recette de l’absinthe apéritive qui n’a assurément pas été élaborée en un jour, mais plus sûrement de l’absinthe blanche, c’est-à-dire une simple teinture d’Artemisia absinthium telle qu’elle se consomme encore, de nos jours, dans les pays de Loire, en France. En revanche même infâme, “l’élixir” du docteur Ordinaire suppose un mélange de plantes réputées médicinales d’où la “chicorée” des débuts à laquelle on substituera progressivement anis, fenouil ou menthe laquelle cédera peu à peu sa place aux plus appropriées racines d’angélique.

Il n’est pas difficile d’imaginer que les trois demoiselles Henriod : Suzanne-Françoise (1791-1843), Charlotte-Justine (1793-1866) et Cécile (1796-1868) qui ont servi de l’absinthe à l’auberge et accompagné durablement le développement foudroyant de cet élixir ont davantage marqué la mémoire collective que leur maman. D’où la méprise !


Etiquette absinthe Père Kermann (Angleterre). Photo: B.Noël

Par ailleurs, la tradition orale a tout confondu : les “demoiselles Henriod” et “les demoiselles Grandpierre” et une “demoiselle Grandpierre” et “les demoiselles Grandpierre”. Une Melle Grandpierre qui aurait été la gouvernante du docteur Ordinaire et qui aurait vendu la recette de son maître décédé aux demoiselles Henriod - une pure fable puisque le docteur meurt en 1821 - et les demoiselles Grandpierre citées dans les archives de l’ancienne distillerie Petitpierre de Morat: “Le Recepte pour l’Extrait d’absinthe vert des sœurs Grandpierre à Couvet donnée par leur Domestique qui etoit aussi leur Distillateur”. Or cet incunable remontant au 25 novembre 1800 est rédigé selon les “instructions” du docteur Ordinaire.

Lequel patronage du docteur est à nouveau revendiqué par le placard publicitaire de la distillerie Dubied Père & Fils (Couvet) de 1865 qui donne une recette plus élaborée. L’on m’opposera que ces documents minorent le rôle de la Mère Henriod. C’est hélas effectivement le cas car l’on préfère attribuer la formule secrète de l’absinthe à un... français - tout de même naturalisé Neuchâtelois en 1886 - qu’à une femme ! A quand une statue de la mère Henriod à Couvet ? Vimoutiers, en Pays d’Auge normand, ne s’honore-t-il pas d’avoir édifié celle de Marie Harel qui aurait inventé le camembert ?


Une singulière Fée Verte (Broderie du Val-de-Travers). Photo: Benoît Noël

Je reprends ci-après cette “Recepte” citée dans l’étude de Markus F. Rubli : La Fée verte à Morat (1987) et le placard publicitaire reproduit dans le catalogue du XXème Salon des Annonciades de Pontarlier qui proposait selon le vœu de Robert Fernier, un Hommage à l’Absinthe, dès 1944 :Recepte, 1800 :Pour faire l’extrait absinthe, il faut une demi-livre de la grosse absinthe coupée en trois poignées, deux poignées de la menthe, trois livres de graines de fenouil, trois livres de graines d’anis avec dix-huit pots d’eau-de-vie et remplir le pot d’eau jusqu’à demi-jour avec bien des précautions en mettant dans la lambique, après ça il faut bien buller ou garnir avec de la terre grasse pour y empêcher de monter.


Affiche Absinthe Premium Trénet, 2001 © Dale Sklar

Pour lui donner la couleur, il faut une poignée de la petite absinthe pilée par pot, une poignée de l’hysope pilée par pot, une demi-poignée de la mélisse non pilée par pot, tout cela avec bien du soin.On est sûr d’avoir de la bonne absinthe.Recette de l’Extrait d’Absinthe Suisse, 1865.Ayez un alambic qui contienne 24 bouteilles de bonne eau-de-vie. A ces 24 bouteilles ajoutez un chauveau d’eau de fontaine. Mettez ensuite :
-Deux livres d’Anis vert
-Deux livres de Fenouil
-Une demi-livre de Grosse absinthe
-Une livre de Gaula campana
-Distillez à petit feu sans quitter l’alambic.
On peut avant la distillation, laisser infuser les substances dans l’eau-de-vie pendant 24 heures.


Sentier Vy aux Moines (Boveresse) Photo: B.Noël

L’extrait étant distillé, il faut avoir deux grands bocaux de verre à large ouverture ; on y met cette liqueur puis on partage les drogues suivantes que l’on fait infuser dedans pour donner la couleur verte :Un quart de livre de MélisseUne demi-livre de Petite absintheUne demi-livre d’HysopeOn laisse infuser pendant quatre jours à l’ardeur du soleil, ou sur un poêle si c’est en hiver. On passe ensuite par un chapeau de feutre ; on serre les herbes fortement avec les deux mains et on les remet dans l’alambic pour une autre cuite.Je précise que selon le Larousse du XXe siècle, “chauveau” désigne une ancienne mesure de vin en Franche-Comté. Le diminutif “chauvette” employé pour “burette” en provient.

Pour sa part, la “Gaula campana” n’est autre que l’Aunée (on utilise ses racines).Profitons également de cette mise au point sur la naissance de l’absinthe apéritive pour faire litière d’une hypothèse séduisante mais démentie par les faits historiques. Dès 1908, l’excellent Edmond Couleru contestait l’attribution de la recette de l’absinthe aux Moines de l’Abbaye de Montbenoît. La récente remise en état du sentier reliant ce monastère au Prieuré Saint-Pierre de Môtiers - le vy aux moines - a infirmé cette réfutation pour certains esprits imaginatifs.

Bien à tort puisque ces Bénédictins ont vu leur prieuré sécularisé par la réforme de 1536 et se sont alors réfugiés à... Montbenoît ! De même, les installations en 1830 et 1838 des distilleries Julien Couturier et Auguste Junod dans les anciens couvents pontissaliens des Bernardines et des Capucins ne constituent nullement un lien de l’absinthe avec la pratique de l’herboristerie des moines puisque ces couvents étaient désaffectés depuis la Révolution...

Texte de Benoît NoëL

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